L'héroïne phare de toute une génération est de retour dans la suite de Lou ! Sonata. Rencontre avec son auteur, Julien Neel, à l'occasion de la sortie du tome 2.
Dans ce second album, Lou se lance dans l’organisation d’un festival, ce qui lui confère des responsabilités. Lou est‑elle devenue adulte ?
Julien Neel: Où se situent les frontières entre l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte ? Se définissent-elles par les responsabilités que l’on endosse ? Ce sont des questions auxquelles je n’ai personnellement jamais réussi à répondre et que je me pose en permanence dans les pages de la série.
Quand Lou a “débuté” en 2004, elle était une enfant vivant seule avec une maman un peu loufoque mais toujours bienveillante. Aujourd’hui, c’est Lou qui rassure sa mère, notamment sur l’un des stands, et qui veille à l’organisation du festival. Comment le personnage de Lou a-t-il évolué en quinze ans ?
Julien Neel: J’ai essayé, dans chaque album, de faire vivre à Lou des aventures qui reflétaient le plus possible des périodes charnières de l’adolescence. Je me suis bien sûr inspiré d’éléments biographiques et je m’efforce d’être le plus à l’écoute possible de mon lectorat pour ne pas tomber dans une évocation nostalgique ou passéiste. Je tente également de laisser beaucoup de non-dits et de mystères pour que mes lecteurs puissent les combler avec leur propre expérience. Lou évolue donc au gré de cette méthode un peu holistique, et je suis moi-même parfois surpris de la voir emprunter telle ou telle voie.
Vous avez fait grandir votre héroïne en même temps que ses lecteurs. Comment faites-vous pour saisir avec tant de justesse et de naturel la transformation d’une jeune fille d’aujourd’hui ?
Julien Neel: Quand j’ai commencé la série en 2004, j’étais, paradoxalement, beaucoup moins connecté avec la jeunesse. Lorsque mes enfants ont grandi et qu’une communauté de lecteurs fidèles a commencé à échanger avec moi, je me suis retrouvé entouré de cette formidable génération. Je n’essaie pas pour autant de faire une chronique de notre époque et je veille à ne pas incorporer trop de marqueurs temporels dans mes histoires. Mon but est de parler de la façon la plus respectueuse possible à une jeunesse souvent dénigrée et méprisée par une Société prompte à critiquer la modernité.
Pour cette aventure à Mortebouse, Lou retrouve tous ses amis, mais également Jeanne, sa petite correspondante qui lui ressemble étrangement… ce nouveau personnage a-t-il un rôle à jouer dans son histoire personnelle ?
Julien Neel: Dans cet album, qui sert de prélude au troisième et dernier Sonata, je mets toutes les pièces en place pour le grand final. L’un des thèmes sous-jacents de cet album est le chassé-croisé. Se déroulant presque en temps réel, nous suivons Lou comme dans un long plan-séquence, pratiquement sans ellipses. J’ai entremêlé de nombreuses trames narratives, certaines trouvant leur conclusion, d’autres restant en suspens jusqu’au prochain album.
Un autre personnage refait surface… Tristan. Lou a-t-elle grandi aussi côté cœur ? Dans quel état d’esprit la retrouve-t-on ?
Julien Neel: Dans la première page du premier tome, j’avais mis en place une mécanique de romance très classique que j’ai ensuite passé des années à déconstruire méthodiquement. En effet, il m’est vite apparu malsain de raconter sans fin l’histoire d’une jeune fille et de sa mère en quête de leurs princes charmants. J’ai dû progressivement déconstruire ces fondamentaux, faisant évoluer le ton de la série ainsi que les enjeux des personnages. Aujourd’hui, Lou et Tristan ont une relation apaisée, avec une vision lucide et humoristique de leur passé.
À la fin du tome 1, Lou n’a pas de projet précis, on sait juste qu’elle quitte l’université et la ville où elle avait emménagé pour vivre seule. Ce festival va-t-il lui redonner confiance en elle, ou peut-être lui donner une idée pour la suite de son parcours… ?
Julien Neel: En changeant de cap pour Lou à la fin de Sonata 1, j’ai voulu montrer qu’il n’y a pas, surtout à cet âge, de voie toute tracée. L’opportunité de créer ce festival avec ses amis correspond probablement mieux à ses aspirations que les études qu’elle avait entamées à Tygre.
Lorsque vous avez commencé Lou ! Sonata, vous avez changé de format pour passer au roman graphique. Comment passe-t-on de 48 pages à 140 ? En quoi cela impacte l’ensemble de la mise en scène ?
Julien Neel: Dans un album de 140 pages, avec ce format légèrement plus réduit, on peut paradoxalement réaliser de plus grands dessins. Tout est plus aéré, et je peux jouer plus aisément avec des doubles pages contemplatives ou silencieuses. Ce format offre davantage de subtilités pour la mise en scène, et je pense qu’il est mieux adapté au lectorat actuel.
Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de placer votre histoire en immersion dans un festival de musique ?
Julien Neel: Pendant des années, la solitude propre au métier d’auteur de bande dessinée me convenait très bien. J’ai un côté un peu ours ; j’avais, je pense, besoin pour me construire de vivre enfermé dans mon bureau/grotte. Quand j’ai réalisé le film de Lou ! en 2014, j’ai eu l’opportunité de travailler avec plein d’artistes formidables. À peu près en même temps, mon frère m’a fait découvrir les festivals. Soudainement, je me suis mis à aimer la foule et prendre beaucoup de plaisir à travailler collectivement sur des projets. C’est il y a quelques années, au Cabaret Vert, où je passais un moment exceptionnel, que l’idée d’utiliser ce cadre comme métaphore de l’ouverture aux autres et de créer conjointement une bande-son avec un groupe s’est imposée comme une évidence.
Sonata, c’est une référence directe à la musique. Une musique qui a toujours nourri votre univers. Cet album s’accompagne d’un disque officiel. Pouvez-vous nous en dire davantage ? Quelles surprises nous attendent ?
Julien Neel: Effectivement, la musique a joué un rôle essentiel dans ma construction. Ma mère était chanteuse lyrique, mon père mélomane aux goûts très éclectiques. Je suis passé, enfant, sans succès par le conservatoire et n’ai renoué avec la pratique qu’à la fin de l’adolescence, en bricolant en amateur des productions électroniques bancales qui me donnaient grande satisfaction et qui, bizarrement, me servaient à construire ma pensée et mes histoires. Quand les adaptations audiovisuelles de Lou ! (dessin animé et film) furent mises en chantier, j’eus la chance de travailler avec mon ami Julien Di Caro, qui en composa les bandes originales.
À l’occasion d’une folle soirée avec ma bande de copains aixois, j’eus l’opportunité de monter un éphémère groupe de hip-hop dont les musiciens étaient de formidables jeunes musiciens de jazz. L’un d’entre eux, Alexandre Florentiny, se mit ensuite en tête de continuer à faire de la musique avec moi. C’est à ce moment que l’idée de créer une bande-son pour accompagner la nouvelle saison de Lou ! s’est concrétisée. Alexandre et mon frère m’ont aidé à monter le label Musimagik et le groupe Krystal Zealot. Pour le premier disque, nous avions organisé une résidence après que j’ai eu fini l’album. Nous en avons donc extrait les thèmes et les ambiances pour en faire une bande-son atmosphérique. Pour le deuxième album, nous avons commencé à travailler en amont de la réalisation de la bande dessinée, au moment de l’écriture du scénario. Pour donner vie au Dead Dung Fest (le premier festival de Mortebouse), nous avons imaginé dix groupes fictifs, dont les morceaux racontent en contrepoint les états d’âme des personnages.
source : https://www.glenat.com/actualites/entretien-avec-julien-neel-pour-la-sortie-de-lou-sonata-tome-2